Synodalité et démocratie

On entend parfois que la synodalité est une forme de démocratie dans l’Eglise. A première vue, cette affirmation peut paraitre pertinente. En effet, nous réfléchissons ensemble, nul n’a à priori la bonne réponse, et même parfois nous votons.

Mais à la réflexion, quelques grandes différences pourraient séparer la démocratie de la synodalité.

Pour comparer démocratie et synodalité, encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’est la démocratie. Dans cette réflexion, nous prendrons la définition qu’en donne Paul Ricœur[1] : Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêts, et qui se fixe comme modalité d’associer à parts égales chaque citoyen dans l’expression, l’analyse, la délibération et l’arbitrage de ces contradictions.

La première condition de la démocratie est donc, selon cet auteur, de se reconnaitre divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêts.

C’est en parfaite contradiction avec la première condition de la synodalité qui est justement de renoncer à faire valoir ses intérêts propres mais de se mettre ensemble et humblement à l’écoute de ce que l’Esprit veut dire à Son Eglise. Personne n’a à avoir d’intérêt propre dans l’Eglise. Chacune, chacun, toutes, tous, nous n’avons qu’un seul intérêt, c’est celui du Christ notre unique Chef.

Bien entendu, en fonction de nos sensibilités, nous avons des perceptions différentes et parfois franchement contradictoires de ce qu’est l’intérêt du Christ. Mais ça reste, ou en tout cas devrait rester, l’intérêt du Christ, pas le nôtre individuel. La différence n’est pas que sémantique.

Dans la synodalité, ces différences de perceptions de ce que peut être l’intérêt du Christ ne sont pas vécues comme des points de vue à faire triompher mais comme des richesses inspirées que nous devons partager avec nos sœurs et nos frères comme nous écoutons les leurs. Loin de nier les différences, la synodalité permet donc, par l’écoute commune de l’Esprit, de les surmonter pour cheminer en Eglise quitte à ce que ce cheminement nous éloigne des perceptions que nous avions initialement.

La suite de la définition de la démocratie convient mieux à la synodalité : associer à parts égales chaque citoyen dans l’expression, l’analyse, la délibération et l’arbitrage (…).

Mieux mais pas tout à fait.

Si le Christ est à la tête de l’Eglise synchronique, Il l’est aussi de son Eglise diachronique. Depuis la résurrection, l’Esprit a inspiré à l’Eglise une série de textes qui constituent la Tradition. Ces textes sont variés dans leur nature comme dans leur autorité : évangiles, épîtres, pères de l’Eglise, conciles, synodes locaux… Ils n’en font pas moins, chacun à leur mesure, autorité.

En outre, nous avons dans l’Eglise des sœurs et des frères qui ont été appelés à exercer le service de l’autorité au nom du Seigneur. Il leur revient de conclure une démarche synodale par une décision.

La synodalité n’est donc pas une démocratie au sens que l’entendait Paul Ricœur. Mais affirmer que l’Eglise n’est pas une démocratie, ne revient pas à affirmer qu’elle est une société de l’arbitraire et de l’argument d’autorité. La synodalité n’est pas une voie moyenne entre la démocratie et la dictature. Elle est autre chose, elle est le mode de gouvernance voulu par le Seigneur pour son Eglise.

Thierry Claessens

 

[1] L’Idéologie et l’utopie, 1997