Groupe de réflexion sur l’éthique sociale | Retour sur la conférence du Grand Rabbin le 5/6

Dans le cadre de son cycle de conférence Immigration et identité, le Groupe de réflexion sur l’éthique sociale ( www.ethiquesociale.org) a organisé le 5 juin 2019 une conférence par Monsieur le Grand Rabbin Albert Guigui. Celle-ci a eu lieu dans le nouveau siège du Centre culturel Groenendael de l’Opus Dei (www.groenendael-campus.be), rue du Duc,40 à Woluwé-Saint-Pierre. A l’occasion de la sortie de son nouveau livre, il s’exprimait sur « vivre ensemble aujourd’hui » dont vous trouverez un compte-rendu ci-dessous :

 »

L’orateur a commencé par évoquer des éléments significatifs de sa biographie il est né au Maroc, a fait ses études en France et est actif en Belgique. Il considère comme une chance le fait d’être né au Maroc, pays où on ne parle pas de vivre ensemble mais où on vit ensemble : dans ce pays prévaut une symbiose et une harmonie interconfessionnelle. Etre au confluent de la civilisation orientale, de la religion juive et de la culture occidentale a fait de lui un homme ouvert au dialogue et à la rencontre de l’autre. Il a compris combien il était important de connaître l’autre.

L’orateur a ensuite attiré l’attention sur l’importance de bien s’entendre sur les concepts.

Intégration et assimilation : lorsqu’on met un morceau de sucre dans un verre d’eau, il laisse un goût à l’eau mais disparaît : c’est l’assimilation ; par contre, si on verse une cuillérée d’huile dans ce même verre d’eau, elle flotte et garde son identité ; c’est l’intégration. En tant que Juif, l’orateur veut garder son identité tout en s’intégrant dans le tissu social. Parfois, il faudra faire preuve d’ingéniosité pour concilier respect des règles religieuses et intégration sociale (des femmes peuvent par exemple porter une perruque pour concilier le prescrit religieux de se couvrir la tête et les lois civiles qui interdisent le voile dans certaines circonstances) ; d’autres fois, les rabbins peuvent décréter qu’il ne convient pas d’user une latitude permise par la religion (exemple : polygamie) dans des pays où les pratiques en question sont prohibées. Jusqu’il y a peu, mettre en harmonie sa religion et son appartenance à la  société civile ne posait pas de problèmes en Belgique mais l’orateur ressent à l’heure actuelle une certaine agressivité contre les religions.

Dans une perspective historique, jusqu’au XIXè siècle, l’Europe s’efforçait d’assimiler l’étranger mais elle s’est progressivement rendu compte que le fait d’avoir accueilli, voire appelé des étrangers, lui impose de faire un effort pour les intégrer au lieu de les assimiler. S’agissant des religions, elle doit  permettre leur pratique et favoriser leur coexistence, ce qui est salutaire à la fois pour les minorités et pour les pays accueillants. A contrario, on constate un accroissement de la violence jihadiste.  Considérons par exemple une personne de religion musulmane qui ne connait que peu sa religion, est mal dans sa peau et n’a aucun but dans la vie: il court le risque d’être manipulé par une personne qui lui fait croire qu’il peut jouer un rôle en servant sa religion par la violence alors qu’en fait, l’Islam ne demande pas qu’on fasse usage de la violence mais, comme cette personne connaît mal sa religion, elle tombe dans le panneau. En conséquence, pour lutter contre le jihadisme, il faut promouvoir la connaissance des religions ; il faut aussi travailler à la constitution d’un Islam et d’un Judaïsme européens.

Tolérance : contrairement à une opinion répandue qui en fait un idéal à atteindre, l’orateur estime que c’est un mot malheureux : tolérer signifie supporter, ce qui induit une notion de condescendance : le Citoyen tolère le réfugié, l’étranger alors que celui-ci veut être ce qu’il est.  Au lieu de « tolérance » il est préférable de parler de « droit à la différence » : que chacun puisse vivre son identité dans le respect du pays où il vit. En Europe, beaucoup ont peur de la différence parce qu’ils ne connaissent pas ; on s’enferme, on devient violent et la violence entraîne la violence. Or la différence est une richesse : chacun apporte à l’autre ce qu’il a de plus beau. Que penserait-on d’un tableau de maître qui n’a qu’une couleur ? Ce qui fait la beauté du tableau, c’est l’harmonie des couleurs ; ce qui fait la beauté de nos sociétés, c’est leur diversité. Il faut donc promouvoir le droit à la différence parce qu’il apporte davantage de richesses à nos pays.

Vivre ensemble : depuis 40 ans, je vis avec mon voisin de palier, je le croise chaque jour, je le salue et pourtant ….. je ne le connais pas. Il faut passer du « vivre ensemble » au « construire ensemble » en sorte que l’autre ne soit plus autre mais devienne mon partenaire ; il faut jeter des ponts au lieu de construire des murs. L’orateur évoque un souvenir : il était inspecteur de religion judaïque dans les écoles et à ce titre, « connaissait »  (c-à-d côtoyait) ses confrères inspecteurs des autres religions. Un jour, alors que les professeurs d’autres cours avaient une journée pédagogique, les inspecteurs de religion ont décidé d’organiser eux-aussi leur journée pédagogique. Chaque représentant d’un culte devait apporter un objet significatif de son culte, le déposer sur un tapis et en faire un commentaire : ce fut pour lui une expérience unique, par exemple la croix qu’il considérait comme un symbole de malheur (inquisition, croisades, …) a pris une toute autre signification après les explication de l’inspecteur catholique ; il a découvert tout un monde et sa pensée a changé. Ainsi, il ne faut pas se limiter au vivre ensemble mais aller plus loin en ayant des projets communs : cela va briser les murs de préjugés qui perdurent depuis des siècles et permettre de vivre en harmonie avec les autres.

Comment arriver à vivre ensemble ? L’orateur invite à réfléchir sur Caïn et Abel (Gen 4,8) : « Caïn dit à son frère Abel; mais il advint, comme ils étaient aux champs, que Caïn se jeta sur Abel, son frère, et le tua ». Dans cette phrase, on remarque qu’il manque un  objet direct au verbe « dire » et beaucoup de copistes et   traducteurs ont tenté de suppléer à cette lacune en la comblant par des mots de leur cru. Ce faisant, note l’orateur, on dénature la pensée de l’auteur : la vérité est que s’il n’y a pas d’objet direct, c’est que Caïn n’a rien dit à Abel ; la cause du premier meurtre de l’humanité est donc la non-communication. Tant que des belligérants sont autour d’une table, tant qu’un homme et une femme discutent, il y a espoir ; ce n’est que lorsqu’on ne se parle plus que naît le conflit. Le dialogue est le fondement de l’intégration. C’est Dieu qui, le premier, a cherché le dialogue avec l’homme. Par exemple, après la chute, pourquoi , alors qu’il connaissait la réponse, a-t- demandé à l’homme « Où es-tu ? » sinon pour réamorcer le dialogue avec lui ? Alors qu’il n’y a jamais eu autant de moyens de communications, il n’y a jamais eu autant de solitude. Une dame âgée qu’il visitait lui a dit un jour : « Tout va bien, nous sommes toujours cinq, … moi et mes quatre murs ». On communique par écrans interposés, on ne regarde plus le visage de l’autre, tout est virtuel. Il faut restaurer la communication directe, c’est la base de toute intégration.

Qu’est-ce qui tue les religions ? C’est le fanatisme. Il faut faire la différence entre un fanatique et un religieux : le croyant est au service de Dieu, le fanatique met Dieu à son service ; le croyant rend un culte à Dieu, le fanatique se rend un culte à lui-même en croyant rendre un culte à Dieu ; le croyant s’élève vers Dieu, le fanatique abaisse Dieu à son niveau.

Il faut abattre les frontières entre les hommes, accepter les différences. On peut être différents, penser indifféremment mais dans l’acceptation de l’autre tel qu’il est et non tel que nous voudrions qu’il soit.

Pour combattre le fanatisme, il faut notamment éviter une interprétation littérale des écritures. Ainsi, pour saisir dans toute sa profondeur le message de Jésus, il faut le situer dans son contexte judaïque.

De même, l’expression « œil pour œil, dent pour dent » a, de tout temps, été utilisée par des extrémistes pour montrer que les Juifs étaient un peuple rancunier. Or il convient de ne pas prendre le texte au sens littéral : il faut l’approfondir pour en retirer « la substantifique moelle ». Que nous dit le Talmud à propos de ce verset ?

  • Il faut se départir de l’idée qu’il est question de vengeance
  • Si on a occasionné une blessure à autrui Il convient de:
    • Payer les frais médicaux
    • Indemniser le chômage qui pourrait en résulter
    • Indemniser la souffrance
    • Indemniser les dommages collatéraux
    • Réparer les blessures psychiques (par exemple le fait que, si elle est mutilée, la victime sera regardée avec pitié)

En général, dans la vie courante, à l’occasion d’un accident, les assurances s’efforcent d’éviter d’indemniser les victimes ou, si elles y sont obligées,  de les indemniser au minimum. Quel contraste avec cette prescription du Talmud demandant une indemnisation intégrale !

Le réchauffement climatique, la lutte pour la protection de l’environnement sont aujourd’hui, dans nos sociétés, l’objet d’une prise de conscience. Il faut cependant savoir que, dans la Bible, un des premiers commandements donnés à Adam et Eve était de travailler la terre et de la protéger. Un commentaire du Midrash explique que, lors de la création, Dieu a fait le tour du jardin avec l’homme en lui disant : « Regarde cette belle terre que je te donne, protège-la et tu pourras en jouir ; si par contre tu ne la protèges pas, elle se retournera contre toi ». Pour montrer l’importance de la protection de l’environnement chez les Juifs, un autre commentaire dit que si tu es en train planter un arbre et que le Messie arrive, tu dois continuer à le planter, le Messie peut attendre quelques minutes.

 

Questions et réponses

Parmi les nombreuses questions et réponses qui ont suivi cet exposé, nous relèverons :

–  Une formation des imams est concevable dans nos sociétés dans le cadre d’un Islam européen

–  S’il ne faut pas exclure les cours de citoyenneté, ceux-ci ne doivent pas se substituer aux cours de religion, lesquels sont (comme on l’a dit pendant la conférence) essentiels pour lutter contre l’intégrisme.

– Il n’y a pas de raisons objectives à s’opposer à l’abattage rituel. Si, malgré tout, des lois sont prises à son encontre, c’est par des moyens légaux qu’il s’y opposer, comme c’est le cas en Belgique où la Cour constitutionnelle a été saisie (la procédure est en cours au niveau de la CJE)

– Il n’y a pas non plus  de raisons objectives à s’opposer à la circoncision. Cette pratique dépasse de loin le cadre religieux (nombreux circoncis aux USA et en Afrique) et, loin de causer des dommages, elle semble plutôt être bénéfique. De plus vouloir l’interdire est une intrusion dans la sphère privée.

– Sur la séparation entre sphère publique et sphère privée, l’orateur fait référence à une réunion avec le Pape François à laquelle il a participé. Le Pape a encouragé les religions à ne pas abandonner la sphère publique car une fois celle-ci abandonnée, c’est dans la sphère privée qu’on viendra les menacer (comme c’est le cas pour la circoncision). »

Prochaine conference

Pour la prochaine conférence, nous avons invité le Professeur Dr. David Engels, titulaire de la chaire d’histoire romaine à l’ULB et actuellement Research Professor (Senior Analyst) à l’Instytut Zachodni à Poznań (Pologne) (www.davidengels.be), qui a publié en 2013 un livre remarqué : “Le Déclin. La crise de l’Union européenne et la chute de la république romaine –  analogies historiques”, Paris 2013 (éditions du Toucan).

Cette conférence aura en principe lieu au Centre Groenendael le 9 octobre à 20 heures, une confirmation sera donnée sur le site www.ethiquesociale.org

Rabbin Guigui